Plus connus pour leurs aptitudes d'exorcistes et de guérisseurs que pour leurs facultés à prédire l'avenir, i signatori peuvent également se révéler être de très bons devins. Contrairement aux mazzeri, ils sont des individus très bien intégrés à la société et appréciés de tout un chacun. Fait paradoxal, le signatoru dont la notoriété est incontestable en Corse, ne semble pas occuper une place importante dans la littérature insulaire. Cependant lorsqu'il y apparaît, son image y est très peu romancée et assez proche de la réalité.
Les signatori et leur statut social
Les exorcistes corses sont des figures du monde insulaire. Chaque village a au moins un signatoru au sein de sa communauté. Personnage totalement intégré au monde dans lequel il vit, il ne se différencie en rien du "commun des mortels" ni de par ses agissements, ni de par sa façon de vivre. Il est respecté et apprécié de tous.
Cependant le signatoru est un être mystérieux et magique qui a le pouvoir de désenvoûter et de guérir ses concitoyens de tous les sortilèges et de tous les anathèmes. Il est, par conséquent, aisé de comprendre à quel point ce "gentil sorcier" est utile à la communauté.
Notons, toutefois, qu'il n'est pas approprié d'employer le terme de "sorcier" pour qualifier le signatoru, ces eux êtres étant fondamentalement différents. En effet, contrairement au sorcier, le signatoru n'est pas un être malfaisant, mais un être foncièrement gentil. Ses pouvoirs ne lui sont prodigués par aucune force occulte ou satanique, mais sont la résultante d'une initiation personnelle. Cette initiation se déroule selon des rites ancestraux dont l'origine se perd au fond des âges. La transmission du secret obéit tout d'abord à des impératifs temporels parfaitement déterminés, auxquels doit se conformer, comme celui qui pratique déjà cette forme résiduelle de magie, le novice postulant au statut de signatoru.
Personne ne peut prétendre à ce statut, s'il ne souscrit à certaines exigences traditionnellement imposées et respectées par ceux qui détiennent la formule incantatoire proprement dite et les détails du rituel gestuel correspondant.
On ne peut apprendre le secret des signatoru que la nuit de Noël, c'est-à-dire du 24 au 25 décembre. La communication de cet enseignement a lieu uniquement cette nuit-là. C'est une règle impérative ; y déroger, disposer librement du précieux pouvoir, serait le perdre : tel est en ce cas précis le tribut de la transgression.
Cependant il serait faux de penser que la cérémonie magique pourrait avoir lieu n'importe où : elle se déroule près du fugone (âtre), lieu qualifié (et chargé de la symbolique du feu purificateur) sorte de carré magique autour duquel le signatoru, le postulant et l'assistance, s'il y en a une, (c'est souvent le cas lors de cette veillée), se tiennent debout.
Comparées au rituel complexe qui accompagne l'initiation des chamans à leur fonction de magiciens, les conditions de transmission qui assurent l'acquisition des pouvoirs du signatoru peuvent paraître désuètes.
Si tel était le cas, il ne faudrait pas oublier que cette initiative est avant tout fondée sur le phénomène émotionnel et qu'en tant que tel il requiert une forte implication du sujet.
Le pouvoir des signadori est indifféremment transmis aux hommes ou aux femmes, l'initiation ne retenant pas le critère sexuel.
Autrefois cette initiation ne se faisait qu'en famille, et en génération alternée : de grands-parents à petits-enfants, tandis qu'aujourd'hui n'importe qui peut devenir signatoru s'il le désire, à condition de se soumettre à la cérémonie initiatique et d'en respecter les règles.
Une fois ce rite accompli, le nouveau signatoru ne devra en aucun cas divulguer les formules et les gestes rituels appris sous peine de perdre aussitôt ses pouvoirs.
La fonction principale du signatoru consiste à venir en aide aux personnes qui en ont besoin. Le signatoru peut tout aussi bien désenvoûter son "patient" que le guérir de maladies ou de maux plus conventionnels, comme nous aurons l'occasion de le constater, plus loin, dans notre travail. Il peut également agir sur les éléments et faire arrêter les inondations et les orages et même prédire l'avenir.
Nous reviendrons plus amplement sur les pouvoirs extraordinaires du signatoru lors de notre seconde partie.
Le signatoru est par définition "celui qui signe", qui conjure le mauvais sort et rompt l'enchantement, celui que l'on va trouver lorsque les choses vont mal, sans raisons apparentes.
Contrairement au mazzeru, le signatoru vit ouvertement son état "d'homme pas comme les autres". Ces pouvoirs bénéfiques font qu'il est facilement accepté par la société. Il est un être indispensable à son entourage de par l'aura bénéfique qui protège ce dernier contre les forces du malin, les éventuels maux et maladies qui pourraient accabler les membres de sa communauté.
Le signatoru est un joyau inestimable que la société insulaire ne voudrait perdre pour rien au monde et qu'elle conserve jalousement par le biais d'une intégration totale. Quel que soit le milieu social dont il est issu, le signatoru semble être un des personnages les plus importants pour ne pas dire le plus important et le plus sollicité de la communauté