Ajaccio est une fort belle ville qui contient de remarquables curiosités, dont la cathédrale dédiée à Notre-Dame, construite sur les plans de Giacomo della Porta et qui fut terminée en 1593.
On voit dans cette église le baptistère où l'empereur Napoléon reçut l'eau lustrale et une chapelle ou sont enterrés les Bonaparte. il1ais une des particularités les plus notables du sanctuaire est, sans contredit, son portail de marbre qui fut, nous apprend la légende - et même l'histoire - acheté trois fois par Guilio Giustiniani, évêque d'Ajaccio, au XVI ème siècle,, et dont les armes, un château sommé d'une aigle éployée, timbrent le fronton.
Le bon évêque, qui s'était attaché de tout son coeur à l'érection de la cathédrale, avait commandé chez un éminent tailleur de pierre de Carrare, Antonio Mascardi, les marbres du portail.
Lorsque le prélat eut appris que le travail du sculpteur était terminé, il chercha quelqu'un pour aller en prendre livraison et l'amener à Ajaccio.
Parmi tous les capitaines de bateaux du port, qui tous enviaient la pieuse mission, le choix de l'évêque tomba sur Francesco Acquaviva, le patron du voilier la Santa-Maria. Ce choix était à vrai dire assez inexplicable. Acquaviva était bien, de tous les capitaines, le plus ivrogne, le plus batailleur, le plus joueur, le plus débauché, en un mot le moins recommandable. Son équipage, taillé sur le modèle de son chef, n'était composé que de sacripants, ramassis de Maltais, de Levantins, de mauvais garçons de la côte italienne.
Si Francesco Acquaviva avait tous ces défauts, il possédait la qualité d'être insinuant et il avait convaincu l'évêque Giustiniani, qu'il ferait une bonne action en le chargeant d'une sainte besogne. De plus, il avait demandé un prix assez bas.
Un beau matin donc, la Santa-Maria partit pour Gênes, lestée de toutes les bénédictions de l'évêque. Une fois les marbres sculptés, dûment installés dans la cale du navire, Acquaviva reprit la mer. Seulement au lieu de mettre le cap sur Ajaccio, il descendit les côtes d'Italie et alla se réfugier dans le port de Naples, où le capitaine avait des relations parmi les gens de la plus mauvaise réputation. Au jeu, dans les tavernes, Acquaviva dépensa tout l'argent du voyage. N'ayant plus un denier, il vendit les marbres de l'évêque, puis son bateau. Il est vrai que son bateau ne lui appartenait pas, mais qu'il était la propriété de Giuseppe Massigli, père d'une belle jeune fille nommée Annonciade, dont Francisco était le fiancé. C'est dire qu'en quelque sorte, il ne fit que régulariser un avancement d'hoirie.
L'argent des marbres et celui du bateau ne durèrent pas longtemps et Francesco s'aperçut qu'il lui fallait rallier son pays, s'il ne voulait pas périr de faim et de soif. Il prit donc passage sur un voilier et débarqua un beau matin à Ajaccio. Sa première visite fut pour l'évêque. Lorsque messire Giustiniani aperçut le capitaine, hâve, défait, loqueteux, il eut de sinistres pressentiments.
"Comme tu as tardé, mon ami! "s'écria-t-il. "Que t'est-il arrivé? Les marbres, au moins, sont-ils à bon port ?"
"Hélas Monseigneur" s'écria Francesco, l"e malheur s'est abattu sur moi. En quittant Gênes, je suis tombé dans une effroyable tempête. La Santa-Maria a péri corps et biens et vos marbres, naturellement, ont sombré dans le naufrage. C'est un miracle si j'ai pu seul regagner la côte. J'ai cheminé jusqu'à Naples où j'ai trouvé un camarade pour me ramener."
L'évêque fut touché jusqu'aux larmes. Tout le monde à Ajaccio plaignit le pauvre capitaine. Annonciade Massigli pleura et supplia son père de faire construire pour son fiancé un nouveau bateau.
Massigli ne savait rien refuser à sa fille. Il ne prêta pas attention aux sourires narquois des autres capitaines, fit la sourde oreille à leurs insinuations et il commanda une deuxième Santa-Maria.
Pendant ce temps, l'évêque Giustiniani était reparti pour Carrare. Il commanda, une deuxième fois, un portail. Une deuxième fois, il le paya et, quand il revint à son siège épiscopal, il retrouva Francesco Acquaviva qui le supplia de ne pas lui faire l'affront de charger un autre que lui d'aller quérir les marbres.
Comment refuser la requête d'un homme qui avait tant souffert ? L'évêque confia donc à Francesco cette deuxième mission, et la nouvelle Santa-Maria reprit la mer avec un équipage tout aussi peu recommandable que le premier.
Une deuxième fois, le portail de la cathédrale prit place dans la cale du navire. Une deuxième fois, Francesco Acquaviva annonça son départ pour Ajaccio et quitta Gênes ; et puis ce fut le silence.
Pendant un mois, deux mois, trois mois, on n'entendit parler de rien.
L'évêque ordonna des neuvaines. Annonciade se remit à pleurer, le père Massigli à se désespérer, les capitaines du port à sourire.
Acquaviva avait-il rencontré une autre tempête ? Pourtant, on n'en signalait pas dans les parages. Des bruits divers coururent. Des navigateurs racontèrent avoir vu dans le port de Catane un vaisseau qui ressemblait étrangement à la première Santa-Maria. L'un d'eux prétendit avoir rencontré à Naples, au temps de la première mission de Francesco, un homme dont le signalement répondait curieusement à celui du capitaine Acquaviva. Mais c'étaient de vieilles histoires...
De guerre lasse, et navré de voir son église achevée sauf pour son porche, l'évêque fit un nouveau voyage à Carrare. Il commanda une troisième façade, fit sculpter encore ses armoiries et, cette fois, il stipula qu'il ne paierait que lorsque les marbres seraient rendus à Ajaccio.
Mais là s'éleva une difficulté. Aucun navire ne voulut plus se charger de ramener ce fret qui portait malheur, et il fallut s'adresser à un capitaine de Li, vourne qui accepta de transporter les marbres à Bastia, la traversée étant plus courte, et de là on les achemina par terre jusqu'à Ajaccio.
Enfin, le portail fut dressé, enfin le château sommé de l'aigle éployée brilla au soleil de Corse.
Le temps passa, Annonciade vieillissait, toujours fidèle au souvenir du mauvais garçon, son fiancé, qu'elle croyait englouti dans les flots de la Méditerranée. L'évêque Giustiniani, fier de sa belle église métropolitaine, s'occupait de l'administration de son troupeau.
Un beau jour, un homme vieux, d'aspect pauvre, miséreux, malade, demanda à se confesser au prélat lui-même. Messire Giustiniani accueillit sa requête. Lorsque l'homme fut à genoux aux pieds de l'évêque, il lui dit
" J'ai péché contre le ciel et contre vous. Je suis Francesco Acquaviva."
L'évêque ne put réprimer un mouvement d'étonnement.
"Oui, je suis l'ancien capitaine des deux Santa- Maria. La première, je l'ai vendue à Naples. L'argent que j'en ai retiré, je l'ai gaspillé au jeu et en débauches et je vous ai menti quand j'ai dit que les marbres de votre portail avaient été engloutis dans la tempête. En réalité, ils ont été cédés à un marbrier de Naples."
"Mais la deuxième Santa-Maria?" demanda le prélat consterné.
"La deuxième allait subir le même sort, j'avais trop bien réussi la première fois. En quittant Gênes, je me dirigeai à nouveau vers Naples dans les pires intentions. Mais, par le travers d'Ostie, j'ai été surpris par des pirates barbaresques. Ils se sont emparés du bateau et de tout l'équipage. Ils nous ont emmenés à Tunis. Je ne sais ce qu'ils ont fait de la Santa-Maria et des marbres qu'elle transportait. Nous, nous avons été vendus comme esclaves et, depuis ce temps, j'ai rainé sur une de leurs galères. Un hasard m'a permis de m'échapper et c'est pourquoi je viens m'accuser de mes méfaits."
Francesco reçut l'absolution. Le lendemain, il communiait à l'édification de la population d'Ajaccio. L'évêque avait pardonné. Massigli, sur le point de mourir, avait pardonné lui aussi ; et Annonciade, fidèle, épousa son vieux fiancé.
Cette histoire est authentique. On peut encore voir, sur la façade d'une villa du Pausilippe, le blason des Giustiniani, le château sommé d'une aigle éployée, qui provient de la vente des marbres du premier portail payé par l'évêque.
Quant au second portail de la cathédrale d'Ajaccio, il a été découvert, il y a quelques années, dans une mosquée de Tunis, et ceux qui ont pénétré dans cet édifice musulman s'étonnent d'y apercevoir un écusson surmonté de la mitre épiscopale et accompagné de la crosse et de la croix. Ils ont devant eux les marbres pris par les pirates barbaresques au capitaine Francesco Acquaviva, le voleur volé.