L'être mazzérique
Le mazzeru est comme nous l'avons dit précédemment le "mal baptisé" aux yeux de la société. A cet égard il ne sera pas rare d'entendre dire à son sujet :
« Un he micca cristianu » (il n'est pas chrétien)
Le mot "cristianu" ayant en Corse plus la signification d'"humain" que de "chrétien" à proprement parler. Cela revenant à dire que ce dernier n'est pas tout à fait de ce monde. Dès lors, apparaîtra le trait essentiel de sa personnalité, la différence d'essence, qui fait de lui un être surnaturel, le lien entre l'au-delà et le monde des vivants. Le mazzeru est un être ne semblant appartenir à aucun des deux mondes, il paraît en être la limite, l'espace où ces derniers se recoupent. Si l'être mazzérique est plus ou moins marginalisé par la société, c'est parce qu'il est au seuil des deux mondes, des religions et qu'il appartient aux espaces frontaliers et aux lieux les plus sauvages, aux cols les plus désolés, aux gués, aux rivières et que les croisements sont ses lieux de prédilection. Mais aussi parce qu'il fait peur par sa faculté de pressentir, de deviner, et même de répandre consciemment ou non la mort autour de lui. En effet, le mazzeru est avant tout un sorcier, et comme tel il est un personnage auquel on attribue le pouvoir de donner la mort. Le mazzeru est également désigné, selon les régions, sous des noms aussi différents que : culpadore, acciacatore, mazzeru. Ces trois termes sont formés à partir des verbes acciacà, culpà, amazzà, qui signifient "tuer" en frappant. S'il lui est attribué cette fonction de "tuer", c'est parce que le mazzeru ou plus exactement son double, se rend en songe à une chasse nocturne durant laquelle il abattra la première bête sauvage ou domestique qui viendrait à passer. Une fois cette bête tuée, il la retourne sur le dos et c'est alors qu'il voit se métamorphoser la tête de l'animal en visage d'une personne qu'il connaît et qui appartient à son espace social. Dès lors l'arrêt de mort de cette personne est signé ; il lui reste entre trois jours et un an à vivre. R.Multedo dira à ce sujet : "Il reste à l'individu ainsi reconnu par le mazzeru un nombre impair de jours à vivre, sans que cela ne puisse dépasser la durée d'un an. "
Cette chasse onirique se déroulera exactement suivant le schéma de la chasse traditionnelle ; ainsi le mazzeru pourra-t-il chasser seul ou en équipe. Généralement c'est une chasse d'affût. Elle se pratique en embuscade, près des points d'eau, en des lieux incultes, sauvages, impénétrables. La symbolique de l'eau revêt ici une importance cruciale. En effet, en Corse, comme en Grèce, les cours d'eau et les rivières marquent la limite d'un monde à un autre. Ils sont considérés comme la route des morts. La chasse mazzérique ayant suivi le cours de l'histoire et l'évolution des techniques, on comprendra aisément que le mazzeru qui en des temps primitifs chassait armé de sa mazza (masse) puisse aujourd'hui tuer aussi bien son gibier avec sa massue qu'avec son fusil. Quoi qu'il en soit, ce don d'ubiquité et cette prédilection à côtoyer la mort des autres, fait peur. C'est en partie pour cela que le mazzeru est mis à l' écart de la société, qu'il est, en quelque sorte, marginalisé. Cependant, à la différence de bien des pays, le sorcier corse n'est pas considéré comme un être volontairement et consciemment méchant. Le mazzeru est maléfique puisqu'il tue. Mais il fait cela malgré lui, son acte échappant totalement au contrôle de sa volonté. Il agit sous l'influence irrésistible d'une force qui le dépasse, qui s'empare de lui, et dont il est l'instrument involontaire. Notons toutefois que cette "force" s'empare aussi bien des hommes que des femmes. Les femmes touchées par ce phénomène sont appelées mazzere, et leur comportement est presque identique à celui des mazzeri à l'exception qu'elles sont, semble-t-il, plus acharnées que les hommes dans leur façon de tuer. Aussi, la tradition orale rapporte-t-elle le cas de la mazzera de Chera "dont la méchanceté était excessive et qui se signalait par sa cruauté en tuant l'animal avec des couteaux, ou même en le déchirant avec les dents comme les chiens de chasse. » |
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