| Bien qu'assez tacite, le rôle du mazzeru revêt, au sein de la société corse, une importance certaine, pour ne pas dire primordiale. Il est l'être par lequel se décidera, se déterminera l'avenir de la communauté, au même titre que les Benandanti frioulans décris par Carlo Ginzburg. Les mazzeri luttent pour défendre leur environnement social. Ainsi, comme ces mazzeri d'une communauté qui, dans la nuit du 31 juillet au ler août, groupés en "milices", affrontent ceux de la communauté voisine sur les cols reliant les deux régions. Cette guerre se fera à l'aide d'asphodèles (tallaucciu), plantes bien connues dans la mythologie végétale depuis l'Antiquité grecque. Symbole d'abondance et de l'immortalité des âmes, l'asphodèle est souvent considérée comme la plante des morts. Elle abonde d'ailleurs aux Enfers et aux Champs-Elysées où séjournent les héros défunts. On retrouve aussi cette dernière autour des tombeaux en de nombreuses régions d'Europe, car disait-on, les morts aimaient cette plante et se nourrissaient de ses racines. L'enjeu de cette guerre végétale est d'importance, puisque, selon les mazzeri l'issue de cette dernière fixera le taux de mortalité de l'année à venir, dans chacune des communautés. Chez les vainqueurs la mortalité sera faible, tandis que chez les vaincus, elle sera forte. Le "messager de la mort" joue donc un rôle déterminant pour sa communauté puisqu'il est en quelque sorte le "régulateur des mortalités" de cette dernière. |
|  | Outre cette fonction, l'être mazzérique assure aussi le lien entre le monde des vivants et celui des morts. Il devient, à ce titre, l'outil de communication entre l'autre monde et les êtres humains. On raconte aussi qu'il transmettrait des messages de l'au-delà qui seraient tantôt des prophéties, tantôt des rappels de pactes ou de promesses non tenus. Le mazzeru peut également être amené à remplacer le signatoru (l'exorciste) lorsque ce dernier ne parvient pas à désenvoûter ou à guérir son patient. C'est en étudiant sa fonction sociale que l'on se rend véritablement compte que le sorcier corse n'est pas totalement négatif pour sa communauté. Même si, comme nous avons pu le voir précédemment, il représente effectivement un danger pour cette dernière lors des chasses mazzériques. Cette double fonction de "tueur" et de "sauveteur" vaut au mazzeru un statut assez ambigu. Il est celui qui est tout à la fois respecté et détesté par la société, celui dont les pouvoirs inquiètent et rassurent en ce fait qu'ils peuvent être tantôt bénéfiques, tantôt maléfiques. Véritable paradoxe vivant, le mazzeru est très difficilement définissable, comme nous avons pu nous en rendre compte.
Avant d'aborder notre troisième partie, il nous paraît nécessaire de rappeler que la tradition orale en Corse est d'une telle importance que plus de la moitié de la littérature insulaire semble être issue de l'oralité. Cela, afin que le lecteur ne perde pas de vue la difficulté que l'on peut rencontrer quant à la vérification de certains faits. |
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